Vol. 5 No 5 (2018): Dacoromania litteraria 5 | 2018
Notre contemporain semble marqué par un usage récurrent du vocabulaire des affects.
Qu’il s’agisse de la littérature, des arts, de l’histoire, des médias, de langage
tout court, nous sommes au cœur d’une « affectologie » qui commence à peine
à imposer ses noms. Le discours des affects, du corps, de tout ce qui ne se
donne désormais plus comme expressément intellectuel, n’est pas nouveau en
sciences humaines. Il est devenu, en revanche, incontournable, une fois que
les promesses de progrès faites par les idéologies ont échoué et que tout un
pan de pensée post-structuraliste a fait valoir non seulement une ontologie
des multiplicités, mais de multiples modes d’existence. De La
vie énigmatique des signes (Patrice Maniglier, 2006) au réseau de la théorie de l’acteur-réseau
de Bruno Latour, l’influence des affects dans les jugements théoriques, esthétiques,
littéraires ne peut plus être mise en doute. L’intérêt pour l’histoire culturelle contemporaine en termes d’affects/ émotions/
sensibilités est très vif : le numéro spécial de la revue « Vingtième siècle
», Histoire
des sensibilités au XXe siècle, 2014, en fait l’état des lieux
pour la France notamment. Le travail de Frédéric Lordon (La Société des affects.
Pour un structuralisme des affects, 2013) montre que l’appel aux émotions est
incontournable pour la dynamique du capitalisme contemporain. De son côté,
Lauren Berlant lance des concepts tels que « cruel optimism » ou bien « unfeeling
» (« Structures of Unfeeling : Mysterious Skin », 2015) pour traduire l’éthos
de l’intimité dans le monde occidental post-idéologique et de la crise. Pour le dossier thématique proposé dans le numéro 5 de la revue « Dacoromania
litteraria », on entend focaliser cette réflexion sur les particularités à
la fois culturelles et locales de l’usage du vocabulaire des affects. La dialectique
entre les rythmes historiques (ceux du social, du collectif) et les rythmes
de vie (des vécus individuels, des corps, des micro-subjectivités) semble avoir
décisivement marqué la pensée des sciences humaines, et leurs méthodologies.
L’enrichissement du vocabulaire théorique des affects ne pouvait pas rester
à l’écart de l’intensification de la dynamique de réseau culturel : les rapports
dynamiques entre les centres et les périphéries et l’instabilité de ces deux
identités elles-mêmes ; les rapports espace culturel national/ régional et
espace mondial sous-tendus par la transgression des frontières comme présupposé
central ; la redistribution discursive des sciences humaines, alors que les
neurosciences et le numérique envahissent le discours des sciences humaines
tout en remettant
en question ce qu’on pourrait appeler la culture (nationale ou régionale) des
méthodologies.
Publiée:
2018-12-01